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L'artiste

 

Hamid franchit la porte de l’algeco et dévale, dans un bruit assourdissant, les marches en fer de l’escalier extérieur menant à la rue. Sa gamelle à la main tout juste réchauffée au micro-onde, il traverse la route afin de rejoindre le reste de l’équipe qui, pour l’occasion, a décidé de se retrouver dans un parc un peu à l’écart du chantier.  De loin il aperçoit, la petite installation de fortune faite de parpaings et de planches que ses collègues ont monté rapidement à l’ombre des platanes à l’extrémité du parc. Roger, flanqué d’une énorme moustache qui lui mange la moitié du visage, dont la bonhomie et le caractère affable sont devenus légendaires, s’affaire autour du barbecue. C’est lui qui a eu l’idée d’organiser cette petite fête pour l’anniversaire de leur chef Daniel et qui, par conséquent, s’est chargé de faire la décoration. Une nappe en papier blanc tendue sur une planche faisant office de table, quelques bouteilles éparses au milieu des casques de chantier, des verres, des couverts et enfin les gamelles des ouvriers alignées devant chacun d’un. Daniel, de sa stature imposante, comme à son habitude, semble superviser les opérations. En général, il n’aime pas trop se laisser aller avec les hommes de son équipe mais aujourd’hui, il a décidé de profiter de la bonne humeur ambiante.


Hamid jette un rapide coup d’œil sur la table pour s’apercevoir qu’il lui reste une place à côté de Roger. Ça n’a pas l’air de le surprendre. En effet, lorsqu’il a rejoint l’équipe, quatre ans plus tôt, Roger l’a en quelque sorte pris sous son aile. Il lui a enseigné quelques ficelles du métier et a constaté avec plaisir la méticulosité avec laquelle Hamid pouvait réaliser ses finitions. Il lui a alors donné le surnom de « L’artiste Â».  Ce jeune homme était, parmi eux tous, celui qui avait le sens de l’esthétique le plus prononcé. Plutôt réservé et solitaire, il n’hésitait jamais devant le temps à passer pour terminer un chantier. En général, en tant que  peintre, ils étaient les derniers à intervenir sur un chantier et Hamid, lui était le dernier à intervenir dans l’équipe. Cela lui conférait, de fait, une place un peu particulière que, sans doute, d’autres auraient pu lui envier.

 

A l’ombre des platanes, les ouvriers ont joyeusement entamé l’apéritif et échangent quelques blagues salaces en lorgnant les jeunes femmes qui traversent le parc. Alors que Hamid va pour s’installer avec les autres, la voix de Daniel retentit à l’autre bout de la table.

 

« Et l’artiste, t’es encore à la bourre ! On t’a pas appris à être à l’heure dans ton pays ? Â»

 

Tous éclatent de rire. Tous, sauf Roger qui regarde Hamid d’un air un peu inquiet. Roger est sans doute le meilleur ami de Daniel. Depuis 20 ans, ils écument ensemble les chantiers de la région parisienne imposant leur savoir faire et leur équipe. Mais à ce moment là, Roger semble très embarrassé. Il baisse la tête et la secoue gravement marquant ainsi sa désapprobation.

 

« Désolé, chef, j’ai pas vu l’heure passer ! Â» lui répond Hamid.

« Ben faudrait y faire un peu plus gaffe à l’avenir… Surtout un jour comme aujourd’hui… si tu vois ce que je veux dire. Â».

 

L’espace d’un seconde, devant la dureté du ton, les rires se sont arrêtés, comme guettant la réaction de Hamid. Puis voyant qu’il ne répondait pas, les conversations ont repris, comme si de rien n’était.

 

La journée de travail est maintenant terminée. Tandis que chacun repart de son côté, Hamid, lui peaufine son travail. Devant l’algeco où comme chaque soir ils se retrouvent, Roger enfile son manteau et va retrouver son ami Daniel à qui il tend son blouson. Celui-ci observe fixement Hamid qui se trouve de l’autre côté des barrières, sans mot dire. Roger, que la remarque de Daniel semble encore attrister, s’adresse alors à lui :

 

« Hé, Dan, fout lui la paix au môme. Il a rien à voir avec tout ça ! Â». Daniel se tourne vers lui d’un air interrogateur, prend sa veste et s’éloigne, l’air songeur.

 

Le bruit de la clé tournant dans la serrure raisonne à l’intérieur de la cage d’escalier vide de l’immeuble de Daniel. Il pousse doucement la porte qui s’ouvre en grinçant légèrement et s’arrête alors face au couloir qui s’étend devant lui en soupirant. Chaque soir, il se demande ce qu’il fait encore là. Il sait qu’il aurait dû déménager depuis bien longtemps, mais il n’a jamais trouvé la force de le faire. Il pénètre dans l’appartement, jette son blouson en cuir sur le canapé et se dirige directement vers le réfrigérateur de la cuisine d’où il extirpe deux bouteilles de bières. Puis, il se rend dans la salle à manger où il déambule, caressant de sa main, à plusieurs reprises, les meubles de la pièce. Une fois encore, il ne peut que constater que rien n’a changé depuis tout ce temps. Les portraits de Gisèle sont toujours là, derrière la vitre du buffet, sur la table basse, au dessus du piano. D’ailleurs, il lui semble encore entendre les notes du piano flotter au dessus de lui et répandre ainsi leur douce mélodie dans tout l’espace de l’appartement. Il décapsule l’une des bouteilles, boit une gorgée puis ferme les yeux.

 

Ce piano, c’est Gisèle qui l’avait souhaité. Elle prenait énormément de plaisir à en jouer tandis que lui, Daniel, en prenait au moins autant à la voir en jouer. Mais, un jour, le piano s’était tu. De terribles complications lors de l’accouchement de leur fils Antoine avaient eu raison d’elle. Durant cinq années, plus aucune note, aucune mélodie, rien, le vide… Puis, un jour, Antoine avait discrètement commencé à en effleurer les touches. Ce furent tout d’abord quelques sons, puis, des mélodies enfantines. Il semblait constamment attiré par l’instrument et, malgré son tout jeune âge, passait énormément de temps à en jouer. Petit à petit, il développa un talent qui surprenait tout le monde. Le soir après ses études, il restait des heures à travailler ses gammes, à rejouer encore et encore les mêmes mélodies. De l’avis de tous, il avait un sens artistique très développé. D’ailleurs, après avoir émerveillé sa famille, il émerveillait maintenant un public pour lequel il se produisait dans le monde entier.

 

Daniel n’avait jamais compris l’attirance de son fils pour la musique et encore moins son goût pour la perfection. Il pensait qu’ils n’avaient rien en commun et, par conséquent, n’échangeait pratiquement pas avec lui. A vrai dire, il ne se souvenait même plus l’avoir vu quitter la demeure familiale.

 

 

Franck Rosier

 

Les brodeuses

 

Les aiguilles passent de part et d’autre de l’ouvrage qu’elles tissent. Ces femmes exécutent leur broderie chacune avec son propre rythme. Ce rythme reflète à la fois leur dextérité, leur expérience, la difficulté de l’ouvrage mais aussi leur humeur du moment. Il demeure, pourtant, régulier en toutes circonstances. Telles les violonistes d’un grand orchestre, elles s’accordent au début du concert. Avec précaution, elles disposent les différents éléments de leur nécessaire de broderie à côté d’elles en prenant soin de les aligner selon un ordre d’utilisation précis. Une fois terminé, elles ajustent le coussin de leur siège et s’installent confortablement à leur place, toujours la même. Vient le moment d’effectuer le choix, au combien délicat, de l’ouvrage à réaliser. Le tissu et sa qualité sont à définir en premier lieu, puis la couleur du fil et, pour terminer, la taille du chas de l’aiguille qu’elles estimeront la plus appropriée. Dorénavant, l’œuvre peut être jouée. A la façon d’archers royaux, elles tendent le fil qui s’étire au bout de l’aiguille puis, d’un mouvement sûr, le plongent dans l’étoffe. La précision gracile de ce geste, dirigé sans le moindre mot, sans geste superflu, donne à l’ensemble l’allure d’un orchestre symphonique. Apparemment, nul besoin de chef d’orchestre ; le mouvement est d’une assurance rare, d’une précision extrême. La posture, travaillée quant à elle durant bien des années, peut être maintenue des heures durant, sans qu’aucune fatigue jamais ne vienne entamer leur concentration.


Au fil du temps, elles se sont toutes retrouvées autour de Martha, leur aïeule  maternelle, dans ce magnifique jardin à l’ombre de chênes centenaires. Ce fût tout d’abord Ismène, sa fille ainée, qui, naturellement, vint retrouver sa mère dans son activité dominicale. Puis Sandra, sa sÅ“ur, sans doute mue par la curiosité, se laissa prendre au jeu et s’installa, quelques années plus tard, auprès d’elles. Enfin, Chloé, la fille d’Ismène, âgée à l’époque d’à peine huit ans, vint renforcer la troupe. Leur art, elles l’ont appris en observant Martha attentivement, en l’imitant avec méticulosité, en s’imprégnant de ses gestes, de sa posture : la tête légèrement penchée vers l’ouvrage, le dos appuyé contre le dossier, les yeux rivés sur le point à effectuer, la main seule étant autorisée à se mouvoir. En ce dimanche après-midi, la partition semble être exécutée à la perfection. Et pourtant â€¦ Un Å“il averti aura sans doute remarqué quelque imperfection inhabituelle, d’imperceptibles différences par rapport à l’œuvre originale. Une oreille attentive aura été heurtée par les quelques fausses notes émises durant ce bel après-midi d’été.


C’est sur le visage de Sandra qu’il faudra s’attarder pour deviner la tension insoupçonnable du moment. En réalité, son geste paraît légèrement fébrile. Chaque fois que son aiguille attaque l’ouvrage, elle se mordille les lèvres puis les pince en émettant un sifflement à peine audible. Ne lui déplaise, toutes sont parfaitement en mesure de donner la signification de ce sifflement. En l’occurrence, il est un peu plus aigu qu’à l’habitude. Dire par conséquent qu’elle est contrariée serait un euphémisme. Pour celles qui la connaissent et c’est le cas de sa mère, de sa sœur, de sa nièce, toutes trois assises dans la quiétude apparente de la terrasse inondée de soleil bordant le massif fleuri ; pour ces femmes, dont elle partage si souvent l’intimité, il ne fait aucun doute qu’elle fulmine, qu’elle enrage !


Le matin même, Martha, elle qui pose un regard particulièrement attentif sur ses faits et gestes, a bien entendu le mari de Sandra claquer la porte violemment. Ce n’est certes pas la première fois, mais cette fois, la violence du coup l’a fait tressaillir. Sandra s’est alors précipitée hors de la chambre, a dévalé les marches de l’escalier à la poursuite de son mari en hurlant son prénom. Sa voix vibrait par la force de son désespoir. Trop tard, il s’en était allé ! Seule sur le perron, elle n’avait d’autre issue que de s’en retourner dans sa chambre. A ce moment précis, elle aurait tout donné pour éviter de passer par le couloir longeant la cuisine. Impossible ! Tandis qu’elle redressait la tête, son regard croisa celui de Martha. Un court instant, elles se sont observées. Ce temps lui a toutefois suffi pour ressentir la force du regard accusateur de sa mère la transpercer de part en part comme une flèche. Humiliée, meurtrie, elle reprit son chemin, l’air hagard.


L’ombre des chênes s’est définitivement installée sur la terrasse. Sandra, n’y tenant plus face à ce canevas qui semble lui résister outrageusement, se lève. Les larmes ont gonflé ses paupières ; elle laisse tomber l’ouvrage et se précipite à l’intérieur de la demeure familiale. Tout ce temps, le geste de Martha est resté immuable. Celui des deux autres femmes qui, d’étonnement, un instant s’était arrêté, a aussitôt repris.

 

 

                                                                                                                                       Franck Rosier

 
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